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Malfourche, Mississippi
Le soleil venait de se coucher et le ciel prenait des allures d’orange sanguine. Confortablement installe au volant de son Escalade garee face au lac, le visage fouette par la climatisation, Mike Ventura regarda les bateaux de peche regagner le quai l’un derriere l’autre. Il fut pris d’un mauvais pressentiment en remarquant l’air morose des membres de l’expedition punitive. Lorsqu’il vit Minus se hisser peniblement sur le quai, un mouchoir couvert de sang autour de la gorge et une large aureole rouge sombre sur sa chemise, il comprit que la victoire escomptee avait tourne a la deroute.
Minus s’avanca en titubant, soutenu par deux hommes, et disparut a l’interieur de son etablissement. Les autres membres de l’equipee avaient apercu Ventura et ils discuterent entre eux avec force gestes avant de se diriger vers le 4x4, l’air menacant.
Ventura s’empressa d’actionner la condamnation electrique des portieres en voyant les hommes encercler silencieusement la Cadillac, le teint rouge, les cheveux coagules par la transpiration.
Il descendit sa vitre de trois centimetres.
— Alors ? les interrogea-t-il.
Le temps donna l’impression de se figer, jusqu’a ce que l’un des hommes abatte son poing brutalement sur le capot.
— Vous etes cingles ou quoi ?!! s’ecria Ventura.
— Qui est cingle ? hurla l’homme. Qui est cingle ?
Un autre poing martela le capot, declenchant la frenesie des autres qui multiplierent les coups de pied a la carrosserie dans un deluge de crachats et de jurons. Eberlue, Ventura remonta precipitamment sa vitre, enclencha la marche arriere et enfonca la pedale d’accelerateur en manquant renverser les pecheurs qui se trouvaient sur son passage.
— Salopard ! Menteur ! hurlait la foule dechainee.
— Enfoire ! T’avais oublie de nous dire que c’etait des agents federaux !
— Saloperie de menteur !
Tournant le volant a toute vitesse, Ventura executa un demi-tour perilleux et s’eloigna dans un nuage de gravillons et de poussiere. Une pierre s’ecrasa sur la lunette arriere avec un bruit mat, etoilant le verre.
Il sortait du village lorsque son telephone sonna. Un coup d’oeil sur l’ecran lui signala qu’il s’agissait de Judson. Et merde.
— J’y suis presque, resonna la voix d’Esterhazy. Comment ca s’est passe ?
— Tout ce que je sais, c’est que le coup a foire. Et meme salement foire !
Le temps de parvenir dans sa luxueuse propriete et Ventura constata que Judson l’attendait. Le medecin, en tenue kaki, posa un regard sombre sur le 4x4.
— Qu’est-il arrive a ta voiture ? s’etonna-t-il.
— J’ai ete attaque par les gens de Malfourche.
— Ils ont rate leur coup ?
— Apparemment. Minus est rentre blesse et les autres avaient tous perdu leurs armes. J’ai bien cru qu’ils allaient me lyncher. Me voila dans de beaux draps !
Esterhazy le foudroya du regard.
— Si je comprends bien, ils sont en route pour Spanish Island ?
— Ca m’en a tout l’air.
Esterhazy tourna la tete vers l’embarcadere prive de Ventura, au-dela de la jolie maison blanche qu’entourait une pelouse soigneusement entretenue. Les trois bateaux de l’ancien sherif y etaient amarres : une yole Lafitte, une barque de peche flambant neuve, ainsi qu’un puissant hydroglisseur. Il serra les machoires et recupera le dernier fusil a l’arriere de la camionnette.
— J’ai comme l’impression qu’on va devoir prendre l’affaire en main.
— Et sans perdre une minute. S’ils arrivent jusqu’a Spanish Island, tout est foutu.
Esterhazy posa les yeux sur la barque de peche.
— Avec ton Yamaha 250, on devrait pouvoir les intercepter au niveau du canal de Cocodrie Island. Prenons les fusils et depechons-nous. J’ai une idee.